Adrienne Bolland, aviatrice française,
est décédée à Paris le 18 Mars 1975
Donc, j'étais devenue pilote chez Caudron, Je faisais des meetings, je commençais à me sentir un peu à l'aise en avion et, un jour, j'apprends par un copain
qu'il y avait (je le cite mot à mot) «une place de macchabée à prendre en Amérique du Sud» :
«II y a encore un gars qui s'est cassé la gueule dans la Cordillère...» Aussitôt, poussée par le besoin de vaincre ma peur - car j'ai toujours eu peur en
avion

- je vais voir Caudron :
«M. Caudron, je voudrais aller en Améri-que.»
J'ai cru qu'il allait lever les bras au ciel. Il y avait treize mois que j'étais brevetée et j'avais quarante heures de vol en tout et pour tout. Mais il
commençait sans doute à en avoir assez de mes excentricités:
«Si vous y tenez, dit-il simplement, on va s'en occuper.»
C'est ainsi que tout se décida... Il s'agissait, bien entendu, de montrer aux Sud-Américains les avions Caudron et on avait fait, là-bas, avant mon arrivée,
toute une publicité, pour faire un peu mousser mon voyage.
«Il se peut, avait fait dire Caudron avant mon arrivée, qu'Adrienne Bolland profite de son séjour pour tenter la traversée des Andes.»
J'avais bien pris mes précautions avec Caudron :
J'étais partie confiante... A la descente du bateau, je suis accueillie par des quantités de gens.
«Mettez votre chapeau et nous allons vous présenter aux journaux...» Un chapeau, à cette époque, c'était indispensable pour une dame.
Moi, je n'en portais jamais. N'importe: nous allons voir les journaux. On boit pas mal de Champagne et... je ne me rappelle plus très exactement ce que j'ai
pu raconter. Le fait est, en tout cas, que le lendemain matin toute la presse annonçait, sans nuances: «Adrienne Bolland est venue pour passer la Cordillère des Andes.» Caudron m'avait donné pour
mécanicien Duperrier, un garçon on ne peut plus sérieux, qui ne plaisantait pas avec le travail. Il me dit:
«Vous savez, moi, je ne suis pas venu ici pour me faire f... de ma g... Il faut que vous preniez une décision tout de suite !» Je télégraphie à Caudron pour
l'informer de la situation et lui demander l'avion promis: «Par bateau, dis-je à Duperrier, nous l'aurons dans deux mois...» Le télégramme de Caudron arriva sans retard :
«Prenez décision vous-même. Impossible envoyer autre avion.»
Je n'avais plus qu'à tenter ma chance...
Pourtant, sur place, je n'étais pas encouragée. Tous les Français de Buenos Aires me harcelaient pour que je renonce. Bref, j'étais une illuminée, une folle
qui faisait du tort à la France. En arrivant à Buenos Aires, j'étais descendue à l'hôtel Majestic. A partir du moment où ma décision fut prise, je ne voulus plus voir personne, ni recevoir aucun
coup de téléphone. J'avais besoin de me concentrer. J'avais décidé, au lieu de tenter le passage soit par le nord, soit par le sud, de le chercher par la route la plus directe, à partir de
Mendoza par Upsallata, le Christ - cette grande statue qui domine la chaîne, à la frontière de l'Argentine et du Chili - Las Cuevas et Santiago.
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Mon avion était déjà parti par le chemin de fer pour Mendoza. J'étais en train de faire ma petite valise. On frappe. J'ai cru que c'était la femme de
chambre:
«Entrez !»
Je vois arriver une inconnue. J'étais nerveuse et la colère m'a prise: «Qu'est-ce que vous venez f... ici ?» Elle comprenait le français, je m'en étais
aperçue aux quelques mots que je lui avais dits:
«Vous êtes encore une Française qui vient m'annoncer que je vais me casser la g...?
Ça suffit comme ça, je suis au courant, figurez-vous...».
Mais l'inconnue insiste. Son père est breton, sa mère basque (ou vice-versa, je ne sais plus). Elle travaillait dans une usine. Elle était timide, elle
parlait le français sans trop d'aisance. Je ne sais pas pourquoi, j'ai cédé. J'étais peut-être contente, au fond, d'une diversion:
«Ecoutez-moi bien. J'allume une cigarette. Le temps que je la fume, dites-moi ce que vous avez à dire. Après, vous me fichez la paix. Entendu
?»
En cherchant ses mots, alors, elle commence à me raconter une histoire incroyable: tout le voyage que j'allais faire, d'avance... «A un moment, vous serez
dans le fond d'une vallée qui tourne à droite. Il y aura un lac. Vous le reconnaîtrez: il a la forme et la couleur d'une huître, vous ne pouvez pas vous tromper. Vous aurez envie de tourner à
droite. Il ne faut pas.
Les montagnes sont plus hautes que vous ne pouvez monter, mais...»
Comment cette fille ignorante pouvait-elle savoir qu'un avion plafonne et que le plafond de mon G. 3 était, en effet, à peine suffisant ? Elle conclut: «...
Mais il ne faut surtout pas tourner à droite. C'est à gauche. N'oubliez pas. Vous verrez une montagne qui a la forme d'un dossier de chaise renversée...
- Vous connaissez la montagne ?
- Non, dit-elle en me quittant, je n'y suis jamais allée.»
Et ma voyante s'en alla sans un mot de plus. Le temps de faire, en train, les 1'200 kilomètres jusqu'à Mendoza où mon avion était arrivé avant moi, j'avais
complètement oublié toute l'histoire.
J'avais autre chose à faire qu'à penser à des prophéties. Mon Caudron était entreposé sous une tente de toile au bout du terrain de Las
Tamarindos.
Je décolle, à peu près sûre de ne jamais arriver. Je monte, assez péniblement, et tout à coup, j'aperçois un lac. Machinalement, je me dis :
«Il est magnifique. On dirait une huître...» Aussitôt, tout me revient. Je regarde, à gauche et à droite. A droite la vallée avait l'air de s'ouvrir. A
gauche, tout paraissait bouclé, mais il y avait une montagne qui, en effet, pouvait évoquer vaguement un dossier de chaise renversée, à condition d'y mettre de la bonne
volonté.
II fallait choisir. Je ne sais pas ce qui m'a poussée à faire confiance à la petite
Française de Buenos Aires: j'ai tourné à gauche, en pensant:
«Et dire que pour une ânerie pareille, je vais sans doute me casser la figure ! » J'ai volé pendant un certain temps, sans rien dans la tête que la peur. De
plus, j'avais horriblement froid. Mes moyens ne m'avaient pas permis de m'équiper convenablement et je m'étais couverte tant bien que mal avec un pyjama, une combinaison de coton et un matelas de
vieux journaux. J'avais les doigts gelés, malgré le papier-beurre dont j'avais essayé de les envelopper.
Pas d'inhalateur, bien sûr, et le col, avec sa statue du Christ, était à 4 080 mètres. Je devais passer vers 4 200. Je volais depuis près de trois heures.
J'avais beau avoir pour neuf heures d'essence, je n'en menais pas large.
Tout à coup, sur ma droite, j'aperçois des cours d'eau qui coulaient dans l'autre sens. Et tout de suite après, la plaine, avec une grande ville presque
droit devant moi. Santiago ? Ce n'était pas certain, mais des villes de cette importance, il me semblait qu'il ne devait pas y en avoir des quantités au Chili.
Le temps de me poser la question et j'étais dessus. On m'avait dit que l'aérodrome était à 7 kilomètres de la ville. Je fais un virage à gauche et
j'aperçois, sur le terrain, des points qui brillaient sous le soleil. En m'approchant, j'ai compris: on m'attendait avec la musique militaire...
Avec mes doigts raides, j'ai eu l'impression que je n'arriverais jamais à me poser sans casse. Mais tout s'est passé on ne peut mieux. On avait étendu sur
le terrain trois drapeaux: celui d'Argentine (d'où je venais), celui du Chili et le drapeau français. J'ai touché, hélice calée, au beau milieu de nos couleurs. Je ne l'avais pas fait exprès,
mais tout le monde a crié au miracle:
«Quelle précision !».
Moi, naturellement, j'ai fait la modeste. De toutes façons, j'avais trop froid pour discuter. Pour me sortir de l'avion, il avait fallu me tirer et les
Chiliens avaient cassé ma ceinture, pourtant épaisse. Pour un peu, ils m'auraient cassée en deux, aussi, à force d'enthousiasme.
J'ai eu la joie de rencontrer cette femme RR
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