Pour le psychiatre, il n’y a pas de différence entre vision et hallucination.
Toutes les deux sont, pour lui, « sans objet ». Scientifiques faites à ces propos… Un seule différence est notable entre vision et
hallucination : la première se situe dans un cadre général, hors de la maladie, alors que la
seconde définit un trouble, une « psychose hallucinatoire » qui doit être traitée, dès lors
qu’elle gêne celui qui en est la victime.
Reynald Roussel n’est donc pas le seul à voir des êtres d’outre-monde. Mais, étant
habitué à leur présence, il en arrive à des nuances : quand ces entités se mêlent aux humains,
il sait les reconnaître.
Comment fait-il ? Sa réponse est éloquente : il sait que ce ne sont pas
des êtres vivants. Curieusement, ce mot est le même que celui de Thérèse d’Avila, interrogée
par son confesseur sur sa vision : « Qui vous dit que c’est Jésus-Christ ? demande le
prêtre. » -
« Il me le dit lui-même. Mais avant qu’il me le dise, l’entendement en moi le sait
déjà. » Ce type d’échange est révélateur : la vision est avant tout un « savoir ». Certes, elle
se présente comme une perception sensorielle (sans objet), mais le sujet concerné, dès lors
qu’il est un tant soit peu lucide, fait parfaitement la différence avec le quotidien, le matériel.
Certes, le psychiatre verra dans ce dialogue un signe essentiel : le sujet sain d’esprit
garde la tête froide, comme
Thérèse, et peut décrire par le menu son sentiment ; le malade
psychotique, lui, ne décrit rien : il voit des bananes courir le long des plinthes ; plus encore, il
hurle parce que celles-ci le menacent et veulent le dévorer. Ce delirium tremens, alliant
confusion mentale et hallucination, est le degré extrême des visions. D’autres patients, moins
gravement atteints, peuvent décrire leurs visions sans toutefois prendre un vrai recul avec
elles, témoin ce patient schizophrène qui me répondait froidement, quand je lui demandais où
il voyait le Christ : « À côté de vous, là, assis au bord du lit. »
Ainsi la vision et l’hallucination ont une parenté : leur mécanisme intime. Elles sont
l’émergence d’un contenu inconscient qui se « plaque » sur la réalité extérieure.
Les psychanalystes disent que nous « projetons » ainsi ce que nous ne
pouvons accepter au-dedans
de nous. Il serait plus juste, pour englober les visions dans ce processus, de souligner une
caractéristique de notre inconscient : ignorer les délimitations entre « intérieur » et
« extérieur ». Si nous demandons à un patient (ou à un visionnaire) de préciser (en décimètres
ou en centimètres) où il voit l’entité, il se troublera et ne pourra rien répondre : c’est « là »,
« à ce niveau », mais nous n’aurons guère plus d’informations, car la vision ne se situe pas
dans le même monde que le matériel, elle n’a pas les mêmes références et n’obéit pas aux
règles de la perspective géométrique. D’ailleurs, certaines visions diminuent de taille en
s’approchant.
Reynald voit-il de réels défunts, ou n’est-ce qu’hallucinations ? L’hallucination est un
trouble grave, souvent angoissant ; il faut donc la faire cesser, sous peine d’entretenir la folie.
Les visions de Reynald sont, à l’inverse, parfaitement calmes, « normales » en tous points.
Elles lui apportent un savoir, une connaissance dont il ignorait tout. Ainsi, tout enfant,
Reynald voit trois personnes qui, à table, n’ont pas d’assiette, il les décrit si précisément que
sa grand-mère les identifie sans peine.
Les morts peuvent-ils se manifester aux vivants ? Avons-nous des preuves
scientifiques que l’au-delà existe ? La mort est un grand problème, même – et surtout – pour
la médecine. Copyright Les Presses du chatelet 2009